Jakob Lang Sailing
- Valéry PLATON

- 14 sept. 2025
- 10 min de lecture
Dernière mise à jour : 17 sept. 2025


Jakob, à 19 ans, est probablement le plus jeune des navigateurs actuellement en tour du monde hors compétition. Rencontré au détour d’un mouillage aux Canaries, Jakob nous a accordé un peu de son temps pour répondre à nos questions sur son aventure et sa préparation. Un moment passionnant qui nous a ouvert les yeux sur les compétences et la vision des jeunes générations qui désirent voyager.
TFSM. Quelle était ton expérience avant de partir pour ce voyage ?
J.L. J’ai commencé à faire du bateau assez jeune. A 4 ou 5 ans nous partions naviguer sur les lacs en Autriche avec mon père, en voiles légères. Il y a de nombreux lacs là-bas dont deux grands réputés pour les activités nautiques. J’ai très vite aimé naviguer. Nous partions souvent avec mes parents en vacances en Croatie. J’aimais bien regarder les bateaux, tous types de bateaux, les soirées quand nous nous promenions le long des marinas. Une fois, j’avais 6 ou 7 ans, un propriétaire d’un joli petit bateau nous a invités à visiter l’intérieur et cela m’a tout de suite beaucoup plu. Quelques années plus tard avec mon père nous partions naviguer au sein d’une école de voile.
TFSM. Comment ce voyage a-t-il été décidé ?Quel est son but ?
J.L. L’objectif en lui-même est de tourner autour du monde. J’y suis venu un petit peu aussi grâce aux vidéos qu’on trouve partout sur YouTube. Il y a notamment un navigateur allemand qui a traversé l’Atlantique en 2012. Je regardais ses vidéos quand j’étais gamin. A l’époque l’idée de naviguer sur les océans autour du monde m’attirait déjà intensément. Beaucoup de gens attendent la retraite pour le faire, je voyais les choses autrement. Quand on est jeune, qu’on a la forme et la santé, c’est plus facile. Sans compter que je n’avais pas la patience d’attendre jusque-là.

Le bateau m’a coûté 15000€ dont environ 1/3 en rénovation et préparation.
TFSM. Comment cette idée a été reçue par tes parents ?
J.L Dans un premier temps ils ont été un peu sceptiques. Mon père avec qui j’ai commencé mes premiers bords a été rapidement assez emballé par l’idée et m’a encouragé. Ma mère, étrangement, aussi. Ce que je ne m'explique pas car elle n’a aucune expérience en bateau, elle n’en a jamais fait. Mais ils ont été tous les deux très positifs et soutiennent mon projet.

TFSM. Et avec tes amis ? Ce n’est pas difficile de ne pas les voir pendant de longues périodes ?
J.L. Pas vraiment. Ça m’a surpris en fait, mais je vis assez bien la solitude à bord. De plus, mes amis en Autriche m’encouragent vraiment beaucoup, ce qui m’aide justement. Et puis avec la technologie actuelle, on peut discuter souvent et facilement.
TFSM. Quelle est l’histoire derrière ton bateau et toi ?
J.L. Depuis le jour où je me suis définitivement décidé sur ce projet, j’avais déjà un bateau qui me plaisait. Un « DELHER» Optimum? C’est un voilier allemand construit en 1976 de 9,2 mètres. Mes raisons de ce choix : déjà je le trouve très beau, et c’est important, et puis sur le marché de l’occasion ces bateaux sont très abordables.
TFSM. Si je peux demander, à combien t’est-il revenu ?
J.L. Le bateau m’a coûté 15 000€ dont environ 1/3 en rénovation et préparation. Donc oui, vraiment peu cher ! Je l’ai financé principalement sur mes économies. J’étais en école d’audiovisuel et avant de partir j’ai travaillé en tant que Freelance dans ce domaine.

« Il faisait nuit noire et je suis rentré dans une bouée de balisage !! »
TFSM. Quelles ont été les choses à faire pour préparer le bateau à ce voyage ?
J.L. Au cours de la préparation on n’a dû remplacer toute l’électronique, qui était d’origine. Le bateau a eu trois propriétaires avant moi. L’électronique était clairement obsolète, ces équipements ont tellement évolués en 40 ans. Nous avons également travaillé un peu sur l’intérieur qui était en bon état général pour son âge. Un des points forts du bateau était son moteur neuf, un YANMAR de 21 cv. Le poids du bateau est 4,2 tonnes lèges, donc la puissance du moteur est bien suffisante. Avec mon chargement, l’eau, le carburant, la nourriture, mes effets personnels etc. on doit être à un peu plus de 5 tonnes en charge. Le gréement a été changé par le propriétaire précédent. Malgré tout, je l’ai montré à une entreprise spécialisée pour avoir l’avis d’un professionnel.

TFSM. Par quoi as-tu débuté ton voyage et quels sont tes plans de navigations ?
J.L. J’ai acheté le bateau aux Pays-Bas où il se trouvait. Pendant la préparation il est resté à terre. Dès qu’il fut prêt et à l’eau, je suis parti m’entraîner pour les premières navigations avec mon père et en solo en Mer du Nord. Nous avons quitté les Pays-Bas le 25 septembre 2024. Faire notre route en Manche au cours de l’hiver a été sportif. J’ai tout eu, des conditions sans vent avec le moteur, jusqu’à 40 nœuds de vent sous voiles réduites. Cela a constitué un vrai bon entraînement.
Quand je suis arrivé à Brest, en France, il faisait nuit noire et je suis rentré dans une bouée de balisage !! Le traceur était pourtant en mode nuit mais la bouée n’apparaissait pas lisiblement dessus. Dehors, la faible visibilité de la nuit et la complexité du passage, quand on ne connaît pas, me l’ont masquée. J’ai compris ce qui se passait une fois échoué dessus. J’ai appelé les secours qui sont venus m’aider. Le bateau a été sorti à terre et heureusement l’assurance a bien pris en charge les frais de ma mésaventure.

La traversée du Golfe de Gascogne a été vraiment très agréable, surtout pour la saison hivernale. Le vent était relativement calme montant jusqu’à 25 à 30 nœuds au portant tout du long. En arrivant sur les côtes portugaises, j’ai fait escale en Galice trois semaines pour nettoyer mon réservoir de diesel qui avait pris de nombreuses saletés. Ne voulant pas abîmer mon moteur, j’ai pris le temps de nettoyer tout le système. Je suis reparti pour traverser jusqu’à l’île de la Graciosa, la première au nord-est de l’archipel des Canaries. Et me voilà au mouillage sud de Lanzarote où nous nous rencontrons!
« Rejoindre l’Amérique du Sud pour l’Argentine et Ushuaïa. »

TFSM. Ok, beaux passages, belles navigations. Et la suite, tu te rends au Cap Vert?
J.L. Oui c’est l’idée mais d’abord j’ai une étape à faire à Santa Cruz de Tenerife pour récupérer et monter mon régulateur d’allure, un South Atlantic. Il est petit, compact, léger et vraiment meilleur marché que les autres marques. Pour mon bateau, je n’ai pas besoin d’un grand modèle. A une époque il équipait les Minis, des 5,80m qui partaient faire le tour du monde.
Ensuite, j’aimerais partir pour Mindelo au Cap Vert pour me mettre sur la ligne de départ pour traverser en direction du Brésil. Je vise arriver sur l’île de Fernando de Noronha, un petit archipel d’îles au large des côtes brésiliennes; puis rejoindre l’Amérique du Sud pour l’Argentine et Ushuaïa.
TFSM. Donc tu choisis la route par la Patagonie au lieu du canal de Panama. Ce n’est pas l’itinéraire le plus simple, ni le plus rapide.
J.L. Oui en effet. Ce sera plus difficile je le sais. Mais ça me paraît évident de passer par cette route. Une des raisons de ce choix est que la Patagonie est une destination très réputée pour les skieurs. J’adorerais aller faire du ski et de la randonnée sur les montagnes du bout du monde ! Au Chili, il y a même des volcans sur lesquels tu peux faire du ski. J’ai pris un peu de mon équipement mais n’ai pas pu tout emmener, le bateau est un peu petit. Par ailleurs, c’est tellement moins bondé que les îles de la Caraïbe ! Tout le monde va là-bas. Et la navigation pour descendre vers l’Argentine ne dépend pas de la saison cyclonique en Atlantique, ce qui simplifie un peu les choses.

TFSM. Et ensuite?
J.L. Après Ushuaïa, la remontée se fait par la Patagonie et le long du Chili. Puis c’est une nouvelle traversée côté Pacifique cette fois pour rejoindre les îles Marquises. A partir de là, je ne sais combien d’îles je pourrai découvrir sur la route de l’Australie. Si tout va bien, le plan sera de poursuivre en direction de l’océan Indien, un arrêt en Afrique du Sud à Port Elisabeth pour remonter en Atlantique et boucler la boucle.
TFSM. L’océan Indien ! Ça va être quelque chose. Beaucoup de préparation sur le bateau avant d’attaquer la traversée de cet océan qui n’a pas la réputation d’être calme.
J.L. Oui je m’y attends. J’ai rencontré un couple qui l’a fait. Après deux semaines d’attente en Australie, ils ont eu de la chance avec une très bonne météo qui leur a permis de faire une belle navigation sur toute la traversée de l’océan Indien.
TFSM. Une question pratique certes mais qui intéresse beaucoup les lecteurs. Comment couvres-tu tes dépenses courantes au cours d’un si grand périple?

J.L. Je travaille toujours en tant que freelance dans le domaine de l’audiovisuel notamment en production d’images pour des publicités et sur du montage vidéo à distance avec l’Autriche. Ce qui me fait un revenu plutôt correct. J’ai aussi un complément avec les vidéos que je fais sur YouTube. Tout cela finance ma nourriture, les moyens de communication, les petits besoins du quotidien pour moi et le bateau. D’où mon choix pour le réseau Starlink. Je n’en fais pas la promotion particulièrement mais il me donne une capacité suffisante partout où j’en ai besoin pour travailler avec des fichiers vidéo qui peuvent être lourds. J’ai besoin de datas et d’un bon débit internet.
TFSM. L’antenne ne consomme pas trop d’énergie?
J.L. Pour l’instant, de ce que j’ai vu, mon système d’énergie est suffisant. Mais il y a pas mal de solaire qui charge longtemps en ce moment et je ne suis jamais très loin des côtes. On verra en navigation au large…
« Ce qui me pousse pour ce voyage c’est aussi de pouvoir découvrir tous ces lieux reculés, isolés du monde. »
TFSM. Ce voyage planifié va prendre du temps, c’est un beau mais très long trajet en bateau. Quel est ton ressenti par rapport à cela, comment tu te sens à tout juste 19 ans face à ce grand défi?
J.L. Je prévois en réalité de le faire en seulement 2 ans ! Oui ça va peut-être faire un peu court mais c’est ce que je me suis fixé, pour l’instant. Mon ressenti sur ce que je m’attends à rencontrer, c’est sans doute pas mal de prises de tête, de réflexions, de trucs à réparer… Tu sais que sur un bateau, il y a toujours quelque chose à faire, à bricoler ou à réfléchir pour améliorer le confort et les performances ! Ce qui me pousse pour ce voyage c’est aussi de pouvoir découvrir tous ces lieux reculés, isolés du monde. Je rêve depuis toujours devant ces photos qu’on voit dans les magazines et les livres d’endroits lointains à l’air si mystérieux. Je rêve de me retrouver dans ces lieux perdus du Pacifique.
Je dois dire que d’être venu aux Canaries est déjà une première étape importante. D’avoir pu préparer le bateau, partir et naviguer jusqu’ici, ce n’est pas rien. Et ces îles sont tellement belles. Lanzarote est une île qui m’a toujours attiré avec ses volcans et sa terre désertique. Je suis très heureux déjà d’être arrivé jusqu’ici et d’avoir pu me balader sur Lanzarote.

TFSM. Pour ce qui est de ta garde-robe, quelles sont les voiles que tu as à bord et utilises?
J.L. Bien sûr j’ai une grand-voile, avec trois prises de ris. J’ai fait ajouter le troisième pour être plus serein en cas de vent fort. A l’avant, j’ai un génois de 38 m² qui vient sur l’enrouleur. J’ai aussi un jib de 19 m² que je peux mettre à la place du génois si je sais qu’il va y avoir du vent soutenu. Une voile de tempête, que j’ai dû d’ailleurs utiliser en Manche quand je suis passé au large de l’Angleterre. Je dois la mettre au-dessus de mon enrouleur. Ce n’est pas l’idéal mais je n’ai pas de second étai pour cette voile. Pour le temps plus calme, j’ai un gennaker que je mets vraiment souvent en fait. Et enfin un spinnaker symétrique que je n’ai encore jamais utilisé. Surtout quand on est seul, ce n’est pas une voile aisée à gérer et je n’ai pas de chaussette pour faciliter la manœuvre.
TFSM. Pour tes aides à la navigation, tu dois monter un régulateur d’allure, et en ce moment tu as un pilote automatique?
J.L. Oui. Le régulateur sera un moyen plus économique en énergie et non un simple système de secours. Actuellement j’ai un pilote Raymarine ST 6000, il est vieux et très consommateur. C’est un vérin hydraulique directement attaché sur la barre à roue. Il est très solide. Normalement tant qu’il y a du jus à bord, il n’y a pas grand-chose qui risque avec ce pilote. Cela dit, j’ai eu un incident très étrange quand j’étais au Portugal. Uniquement à tribord amure, le pilote se coupait et se ré-enclenchait tout seul plusieurs fois d’affilé. J’ai fait vérifier par un professionnel à Porto qui n’a rien trouvé. Donc je n’ai jamais vraiment compris ce qui s’était passé. Mais cela me conforte dans le choix d’installer un régulateur d’allure.
TFSM. A bord d’un bateau de moins de 10 mètres, pour partir autour du monde, comment fais-tu pour emporter tout ce qui est nécessaire?

J.L. J’ai 160 litres de réservoir d’eau douce, ce qui me suffit jusqu’à présent. Pour les longues traversées, je prévois de compléter avec des bidons et doubler cette quantité. Je pense surtout au cas où j’aurais une fuite sur mon réservoir d’eau principal et perdrais toute mon eau douce. Le principe de compartimenter les réserves me semble judicieux. J’ai beau être très vigilant, il m’est arrivé une mésaventure une fois : j’étais en train de cuisiner, le bateau bougeait beaucoup et j’ai été déséquilibré par une vague. J’ai accroché sans m’en rendre compte avec ma hanche l’interrupteur du groupe d’eau qui s’est mis en route. Il y avait tellement de bruit à l’extérieur que je n’ai pas entendu que l’eau coulait toute seule. J’ai perdu près de la moitié de mon réservoir!
Pour l’énergie j’ai 260 Ampères de batteries AGM rechargées par 220 Watt de panneaux solaires. Dans l’ensemble, ça suffit pour assurer mes consommations. Même en hiver dans le nord de l’Europe, je n’ai eu aucun problème d’énergie avec cette configuration. Mes batteries ne sont pas descendues sous les 70% de décharge même par les jours nuageux avec le pilote, le frigo et les instruments. Ces panneaux sont les moins chers que j’ai trouvé mais pour le régulateur de charge j’ai pris du Victron qui est une marque réputée fiable.
Pour le reste, j’ai mes affaires personnelles et de travail. Les réserves de nourriture selon la navigation prévue. Et tout tient à bord!

Merci à Jakob pour nous avoir consacré le temps de partager son histoire. Nous lui souhaitons bon vent sur toutes les mers qu’il traversera.
Ce qui me pousse pour ce voyage est de découvrir tous ces lieux isolés et lointains à l’air si mystérieux dont je rêve depuis toujours sur les photos qu’on voit dans les magazines










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