De Elcano à Sodebo : petite histoire de la vitesse à la voile à travers le temps.
- Valéry PLATON

- 29 janv.
- 4 min de lecture

Dimanche dernier, nous avons pu assister à l’arrivée triomphale du trimaran Sodebo 3 et de son équipage, qui ont battu le record du Trophée Jules Verne de plusieurs heures. Le précédent record, établi par Francis Joyon, aura tenu près de neuf années. Durant ces longues années, de nombreuses tentatives auront été lancées, souvent brillantes, parfois spectaculaires, mais restées sans succès.

Cet exploit nous amène naturellement à nous interroger : comment la vitesse des bateaux à voile a-t-elle évolué à travers le temps ?Des premières grandes traversées océaniques jusqu’aux records vertigineux des trimarans géants modernes, quels progrès avons-nous réellement accomplis ? Et surtout, qu’en est-il de nos bateaux de croisière, ceux sur lesquels nous partons vivre, voyager et rêver ?

Quand naviguer voulait dire survivre

En 1519, une expédition espagnole composée de cinq navires quitte Séville pour trouver une route vers les îles aux épices. Cette flotte affronte tempêtes, maladies et mutineries. Après la mort de Fernand de Magellan aux Philippines, Juan Sebastián Elcano, navigateur basque, prend le commandement de la seule silhouette de la flotte qui va rentrer la caraque Victoria et ramène l’expédition à bon port en septembre 1522. Ce périple constitue la première circumnavigation complète du globe dans l’histoire.
À l’époque, la notion de vitesse est littéralement secondaire : il s’agit d’abord de survivre, de comprendre les océans, de repousser les frontières du connu. Naviguer veut dire affronter le temps long, et non exploser des moyennes.
Des navires marchands aux clippers : progrès lent mais réel
Pendant des siècles, les progrès techniques furent modestes mais constants. Les grandes goélettes marchandes et les clippers du XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles exploitent mieux le vent et les formes de coque pour atteindre des vitesses qui peuvent dépasser 15 nœuds par moments. Mais ces vitesses restent épisodiques et la traversée d’un océan prend encore des semaines. Les moyennes restent modestes par rapport à ce que nous considèrerions aujourd’hui comme rapide.
La course au large : laboratoire de la vitesse

C’est au XXᵉ siècle et surtout dans l’après-
guerre que la course océanique transforme radicalement la manière de concevoir vitesse et performances. Les grandes courses transocéaniques et autour du monde deviennent des terrains d’innovation :
Dans les années 1960–1970, les monocoques de course modernes traversent l’Atlantique en 10 à 15 jours, avec des moyennes de plus de 7 nœuds.
Dans les années 1980–1990, l’apparition des multicoques accélère encore les choses, certaines configurations franchissant régulièrement les 15 nœuds de moyenne.
Au XXIᵉ siècle, les trimarans géants volants flirtent avec des moyennes de 30 nœuds et atteignent des pointes dépassant 45 nœuds dans des conditions extrêmes.
Cette course effrénée à la vitesse repose sur des budgets colossaux, des matériaux ultra-technologiques et des stratégies de pointe des conditions que ne rencontrent pas les croisiéristes.
Et nos voiliers de croisière dans tout ça ?

Si l’on observe l’évolution des vitesses en croisière, le progrès est bien plus modéré que dans les courses extrêmes. Un voilier de croisière des années 1970 traversait l’Atlantique en 20 à 25 jours. Aujourd’hui, avec des conceptions plus efficaces et des routages météo modernes, on observe des gains, mais rarement spectaculaires : les moyennes restent très proches, souvent entre 5 et 7 nœuds.
Ce constat ne diminue en rien la valeur de la croisière hauturière. Naviguer, c’est accepter les aléas, lire la météo, composer avec les forces de la nature, et parfois simplement savourer une remontée au près qui fait grimper le loch.

Vitesse, plaisir… et sécurité
La vitesse est pour beaucoup synonyme de plaisir. Qui n’a jamais ressenti ce frisson lorsque le bateau accélère, que le sillage s’allonge, que le vent mord les voiles ? Elle peut aussi être un outil de sécurité, permettant d’anticiper une dégradation météo ou d’optimiser une fenêtre de passage délicate.
Mais la croisière à la voile n’est pas une course. C’est une manière de vivre en mer, de prendre le temps de naviguer, de comprendre les éléments et d’apprécier chaque instant. Et peut-être que la vraie performance n’est pas d’aller toujours plus vite… mais de prendre du plaisir à avancer, quel que soit le rythme.

Dans le sillage de Moitessier : choisir ses comparaisons
Face aux moyennes vertigineuses des trimarans géants, il est tentant de comparer nos voiliers à ces machines incroyables. Pourtant, ces comparaisons sont souvent vaines : ces bateaux sont conçus pour la seule performance. Ils ne reflètent pas l’expérience vécue de la grande majorité des marins.

Pour une comparaison plus juste et inspirante, il est plus pertinent de se tourner vers ceux qui naviguent dans l’esprit de Bernard Moitessier. Dans La Longue Route, Moitessier écrivait : « Le vrai voyage est celui qui se fait à l’intérieur », rappelant que l’océan ne se mesure pas seulement en milles parcourus mais en harmonie entre l’homme, le bateau et le temps.


Aujourd’hui, des épreuves comme La Grande Route, réinventée en hommage à Moitessier, ou la Golden Globe Race 2026, incarnent cette philosophie. À bord de monocoques simples, souvent très proches de nos voiliers de voyage, des navigateurs comme Kirsten Neuschäfer ont prouvé qu’il est possible de boucler un tour du monde à des vitesses modestes mais régulières, en misant sur la fiabilité du bateau, la lecture attentive du vent et la gestion du temps long. Dans le même esprit, Frédéric Switala, lors de La Longue Route 2024, a illustré une autre forme de performance : celle de l’endurance, de la cohérence et du respect des rythmes imposés par la mer.

Ces exemples rappellent une évidence : les vraies inspirations pour la croisière ne se font pas avec des trimarans volants, mais avec celles et ceux qui, comme nous, avancent au rythme du vent, du bateau et du temps.
Merci, bonne journée et n'oubliez de découvir le dernier numéro du magazine The French Sailor :





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