Les caravanes flottantes
- Valéry PLATON

- 26 mai 2025
- 8 min de lecture

Nous avons tous entendu cette expression quelque peu péjorative à propos de certains voiliers de grande série. Chez The French Sailor, nous avons décidé de nous creuser les méninges pour comprendre ce qui se cache derrière cette expression.
Est-elle justifiée ? Est-elle juste ? Alors accrochez vos ceintures car cela va remuer quelque peu !
Dans un premier, temps à quel(s) type(s) de bateau(x) s’adresse cette expression peu flatteuse ? Bien souvent on désigne de « caravane flottante » ces bateaux qui, paraît-il, sont pensés pour « aller se dorer la pillule » au mouillage, rester dans des marinas ou encore naviguer bien mieux au moteur qu’à la voile.
Après une première enquête rapide, nous remarquons que cette expression désigne bien plus la façon de naviguer des propriétaires que le bateau lui-même ! Je m’explique : tout le monde ne peut pas être François Gabart, tout le monde n’a pas 20 ans d’expérience en mer non plus ! Alors essayons, dans un premier temps, de nous mettre dans la peau de deux personnes très différentes et pourtant dont le destin est étroitement lié.

A ma droite je vous présente Sergio. Sergio, depuis de nombreuses années, rêve de vivre la grande aventure de la navigation à la force du vent. Il a suivi de grandes courses comme la route du Rhum et le Vendée Globe. Ces marins, jeunes, beaux et intrépides l’ont inspiré et lui ont donné envie d’aller voir derrière l’horizon. Mais, pour bien des raisons, Sergio a dû attendre l’âge de la retraite. Il est vrai que Sergio n’est plus vraiment le perdreau de l’année mais avec la volonté tout est possible et puis Sergio prévoit d’aller aux Antilles, pas au Cap Horn. L’achat d’un voilier devient vite un casse-tête tant il faut aligner d’éléments pour satisfaire toutes les contraintes de ce projet.
De l’autre côté nous avons Boris. Boris, lui, conçoit des bateaux pour les plaisanciers désireux de voyager à la force du vent sans pour autant trop sortir de leur « zone de confort ». Mais malheureusement, la vie de Boris est devenue un enfer ! En bon chef d’entreprise, Boris a des responsabilités. En particulier celle de construire un voilier qui soit totalement sécuritaire et pour cela ce voilier doit répondre à des normes. Mais ce voilier doit aussi séduire une clientèle exigeante qui ne rêve que d’une chose : vivre sur l’eau !

Le bateau doit tout avoir à son bord : eau en quantité, énergie en pagaille et des rangements partout… Bah, un peu comme une caravane en fait ! Et oui, on y vient… Mais Boris doit également construire un bateau sexy ! Un bateau qui sera rapide, facile à manier notamment pour ceux qui débutent en voile et n’ont pas encore beaucoup d’expérience en navigation à la force du ventilateur. Et le pire pour Boris, c’est que beaucoup de ses futurs clients voudront traverser des océans pour vivre leur vie d’eaux turquoises et de mouillages paradisiaques aux Antilles ou ailleurs. Bon courage Boris nous pensons à toi !
Mais Boris sait très bien s’entourer et a su se constituer une équipe au top pour remplir un cahier des charges rigoureux.
Le Bateau est construit, il est beau, il est confortable, il flotte, et même, il est dans ses lignes de flottaison. Un miracle de polyester et d’ingénierie ! Maintenant il va falloir voir comment ce bijou navigue. A l’occasion des grands événements nautiques, des essais en mer sont organisés. On y invite, les clients fidèles susceptibles d’acheter le nouveau-né mais aussi et surtout la presse nautique ! Pendant de longues journées le bébé navigue avec à son bord des pros de la voile ou en tout cas des personnes ayant l’expérience suffisante pour décortiquer le comportement d’un voilier dans toutes ses phases d’utilisation.
Les articles de la presse spécialisée sortent et sont souvent élogieux (ne mord pas la main qui te donne à manger et à boire car nous sommes en France…) La plupart du temps ces essais sont justes et bien dosés. Cela permet aux futurs acheteurs d’avoir un avis pro sur le bateau qu’ils convoitent.
Il fut une époque où les choses pouvaient paraître plus simples pour Boris. On construisait des bateaux pour des navigateurs, des voileux qui se souciaient un peu moins du nombre de prises USB(c) qu’il y avait sur le bateau, et un peu plus de la légèreté du chargement et du jeu de voiles. La technologie est venue faciliter l’accès à la navigation pour les néophytes qui, maintenant, traversent les océans. Comme la technologie prend une part importante dans nos vies, les clients désirent emporter avec eux à bord.
Et c’est à ce moment-là que la vie de Boris a bien changé ! Dans les années 90 il suffisait de construire un joli voilier pointu par tous les côtés ! On vantait les mérites de sa carène issue de la compétition et on parlait de son architecte qui s’appelait German Frers. À la livraison du voilier on offrait du champagne et des fraises et vogue la galère ! Mais vois-tu Boris, comme le dit StephaneEcope181 sur les réseaux sociaux : « il faut vivre avec son temps ! »
Donc Boris travaille dur pour proposer à ses clients le meilleur de la technologie dans un écrin de douceur et de volupté. Et lorsque que l’on regarde le parc nautique des constructeurs français on peut féliciter Boris, car oui, il a bien travaillé. Que ce soit sur une coque ou sur deux, nous pouvons nous, français, être heureux de faire nos achats de voilier là juste à côté de chez nous ! Les amateurs de monocoque iront sur la côte Atlantique faire leurs courses, tandis que les amateurs de catamarans, eux, se rendront dans le sud de la France pour acheter un joli bateau à deux coques qui va super vite.
C’est le grand jour du bon de commande et Sergio se décide pour un voilier de 41 pieds qui correspond non pas forcement à son cahier des charges mais à son budget et surtout au cahier des charges familiale. Car oui Sergio ne naviguera pas seul. Il sera accompagné par son épouse, ses enfants voir de ses petits enfants mais aussi par ses amis, qui, le temps d’un weekend, d’une semaine ou même d’une transatlantique seront des équipiers fidèles.
Le voilier répondra-t-il aux attendes de tout le monde ? Probablement que globalement oui.
Sergio tout comme Boris ne veulent qu’une chose : que le bateau navigue bien (ça c’est le minimum) mais surtout que tout fonctionne à bord ! L’eau, l’électricité, l’électronique, les prises USB(c), les caméras de recul, les antibrouillards… et que rien ne tombe en panne une fois le bateau sorti de Méditerranée.
Est-il possible que le micro-onde se détache et traverse le bateau d’un bord à l’autre avec les enfants à l’intérieur ? Non, peu de chance que cela arrive. Enfin, normalement non ! Normalement… Car Boris pour satisfaire tout le monde est parfois un peu en flux tendu. Alors oui tout moyen de transport peut souffrir à ses débuts d’erreurs de jeunesse. Rien de grave tant que les propriétaires sont compréhensifs. Les erreurs sont gommées et les petits gestes commerciaux arrangent tout.
Bien… je pense que nous avons largement posé le cadre de la vie de nos deux acteurs principaux, non ? Et bien non ! Il nous faut encore faire la connaissance du dernier acteur de ce péplum rédactionnel.
Je vous présente Jean-Jacques. Jean-Jacques, lui, navigue depuis longtemps mais depuis quelques années Jean-Jacques, lorsqu’il navigue, commence ses phrases par : « alors oui, mais avant… » Et oui Jean-Jacques, avant c’était mieux. Il y avait moins de monde sur l’eau, moins d’encombrement dans les marinas et au mouillage tout le monde était courtois et gentil. Mais maintenant… bah ça a changé. Enfin, peut être pas tant que cela.
Tout comme Sergio, Jean-Jacques a un jour débuté la voile lui aussi. C’est après s’être formé et avoir acquis de l’expérience qu'il est passé d’une logique de terrien à une logique de marin. Et c’est là, à ce moment où le terrien devient marin, que la caravane se transforme en bel esquif, en majestueux voilier !
Cette fois, nous y voilà. Les bateaux modernes ne sont pas (forcément) des caravanes ! Ce sont les terriens, (comprenez par-là, marins en devenir) qui utilisent les beaux bateaux de Boris comme des caravanes sur l’eau. Boris lui a fait son boulot et même plus !
Une petite histoire… Si, si !
Il y a bien des années avec des copains, nous sommes partis quelques jours en bateau, juste comme ça pour voir comment ça faisait. Tous à bord étaient voileux, moniteurs de voile, skipper ou encore régatiers. Moi, à l’époque, je me contentais d’aller sous l’eau avec une bouteille dans le dos pour accompagner des gens afin de gagner ma vie…c’est pour vous dire le niveau !
Nous avons loué un Lagoon 380 S1. Pour ceux qui ne connaissent pas le Lagoon 380 S1 allez demander à Jean-Jacques ce qu’il en pense… Bah oui, ce pauvre 380 a souffert d’une image de patachon des plans d’eau et pourtant il aura rendu heureux tellement de familles ! Bref, une vraie caravane sur l’eau !
Nous avons quitté la marina du Marin en Martinique, sous les yeux « relativement » inquiets du loueur qui avait compris ce qui allait se passer… « Hey, les gars, ça va souffler à plus de trente nœuds dans les canaux aujourd’hui… Vous pensez à réduire un peu les voiles ok ?» Réponse de Dédé : « ok, ok, mais il est où le Spi lourd ? Le loueur : « Le Spi lourd ? C’est un cata de loc., y’a 600 litres d’eau et des panneaux solaires, mais y’a pas de spi lourd là !» Dédé : «600 litres ? Ok, un peu comme des ballastes quoi ?» Bref, le loueur est parti au bistro du port pour s’en mettre une bonne avant d’aller dormir !
Arrivés dans les canaux, j’ai assisté à un spectacle, comment dire… extraordinaire ! Je ne savais absolument pas que l’on pouvait faire ce genre de chose avec un Lagoon 380 S1, mais en fait si. Je n’aurais jamais imaginé une caravane aller aussi vite juste à la force du vent. Une fois arrivés à Sainte- Lucie, je peux vous dire qu’aucun des capitaines des très nombreux voiliers et catamarans que nous avions doublés aient traité « Pompon », notre 380, de caravane sur l’eau. Alors oui la vitesse impressionne, mais cela ne fait pas tout. C’est surtout comment le bateau est mené par son skipper qui fera de lui une Jaguar plutôt qu’une caravane.

Vous avez encore un peu d’énergie ? Alors essayons de pousser la réflexion un peu plus loin : une caravane sur l’eau ? Ne serait-ce pas exactement ce que nous demandons à nos voiliers de voyage ? D’être confortables et bien équipés ? Si en plus de cela le voilier se comporte bien en mer, nous avons un combo gagnant non ?
Alors pour conclure je vous partagerai un avis très, très personnel. Certains reprochent aux constructeurs de proposer au public, des voiliers pas assez marins, des voiliers où les équipements prédominent face à la fiabilité et aux qualités marines. Et bien il faut comprendre que derrière chaque architecte naval il y a l’équipe du marketing qui l’aide à concevoir ce futur voilier, destiné à cette petite famille de débutants qui désire réaliser un tour de l’Atlantique sur une ou deux années. Alors oui, il y a peut-être par moment un peu trop de compromis pour les puristes (que je suis devenu… je l’avoue…vraiment désolé). Mais ces navires offrent la possibilité à ces familles de vivre leurs rêves.
Nous pouvons également considérer les choses d’un autre point de vue : les terriens désirent faire du bateau à voile et il est tout à fait normal qu’ils aient des exigences. Donc pour vendre des bateaux, les constructeurs prennent ces exigences en considération. Jusque là tout est normal.
Malheureusement, c’est un peu comme l’histoire des dominos : les débutants ont des exigences et des logiques de terriens, les constructeurs construisent donc des voiliers pour leurs clients terriens (marin en devenir on t’a dit !). Donc moins nous savons naviguer, plus les bateaux sont faits pour des logiques de terriens, et plus nous nous formons, plus nous avons d’expérience, plus les constructeurs nous produisent des bateaux marins faits pour les marins. Alors aidons Boris à nous construire de beaux et bons bateaux, allons naviguer avant d’expliquer à Boris comment construire ses bateaux à voile.
Je vous remercie de m'avoir suivi dans mes élucubrations et surtout ne prenez pas trop au sérieux tout ce que je raconte, je ne rêve que d’une chose : acheter une caravane !



Commentaires